Et si Wade n’était plus candidat ? (Asmalick Ndiaye)

Publié le par Momar MBAYE


Et si Wade n’était plus candidat ? (Asmalick Ndiaye)

Il y a quelques jours, j’ai accordé un entretien à une radio sénégalaise pour évoquer la situation politique au Sénégal. La première question du journaliste, M. Diop, était en même temps une suggestion de réponse. La voici en substance : « comment voyez-vous les conséquences du climat de violence latente qui existe au Sénégal en ce moment ».


La question est une suggestion de réponse en ce sens qu’elle liait clairement la tension actuelle et le risque d’explosion au fait que le Conseil Constitutionnel valide ou pas la candidature d’Abdoulaye Wade aux prochaines présidentielles sénégalaises. Ce ne sont pas mes talents de devin qui intéressaient mon interlocuteur, mais semble-t-il, un argumentaire de plus pour faire comprendre qu’Abdoulaye Wade fait courir au Sénégal le risque d’une crise politique majeure. Puisqu’en toute logique, la possible validation de la candidature d’Abdoulaye Wade déclencherait une vague de violence qui peut faire craindre le pire pour notre beau pays. 
Il est difficile de ne pas aller dans le sens de ce qui apparaît aujourd’hui comme une évidence au Sénégal, c’est à dire une opinion fortement ancrée, qu’Abdoulaye Wade et sa boulimie de pouvoir est l’élément catalyseur de la catastrophe qui se prépare. À vrai dire, on peut partager cette opinion. On peut même s’avancer à dire qu’en un sens, cette catastrophe, nous la vivons déjà en termes d’image depuis un bon moment. La déliquescence de l’appareil d’État, la « décrédibilisation » totale du Sénégal comme modèle de démocratie et de stabilité politique, la folklorisation de la fonction de chef d’État sont, à plus d’un égard, des blessures que Wade plus qu’un autre nous a infligées. Et encore, il ne s’agit même pas de faire le bilan économique et social de sa présidence. En quoi, ce président fait-il courir un risque d’insurrection, voire de coup d’État militaire au Sénégal ? Pas nécessairement par le fait qu’il s’accroche au pouvoir comme l’opinion générale le suggère. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce qu’Abdoulaye Wade va se présenter que le Sénégal risque de basculer dans la violence. Ma conviction intime est même que c’est parce qu’il ne va pas le faire que nous courons ce risque. 
Rêvons d’un scénario qui pourtant a quelques chances de se réaliser. Imaginons que le conseil constitutionnel invalide la candidature de Wade. Certes, ce n’est que pure spéculation, mais cette issue n’est pas si invraisemblable qu’on le pense. À la place des membres du C.C. c’est exactement ce que je ferais et je ne suis pas plus intelligent, ni plus patriote, ni plus conscient de la force du symbole que ces hommes. Rien ne m’autorise à envisager cette invalidation si ce n’est l’idée que le conseil constitutionnel connaît le rôle historique qu’il a à jouer et surtout qu’il dispose d’arguments très logiques pour refuser qu’Abdoulaye Wade brigue un troisième mandat. Comment imaginer un vieillard de 86 ans (voire plus) battre une campagne harassante, vivre la tension de la compétition électorale ? C’est question d’humanité, une assistance à personne en danger, que d’empêcher que cela arrive. Quand bien même comment un homme de cet âge peut-il raisonnablement diriger un pays ? Si Abdoulaye Wade n’est pas lucide au point de vouloir se lancer dans cette folle aventure, le conseil constitutionnel lui rendrait un formidable service en l’envoyant à la retraite. Et au fond de lui, on peut espérer que cette décision lui apparaitrait comme un soulagement. L’autre argument que j’invoquerai c’est Wade lui même, qui s’est disqualifié à deux reprises. D’abord, en reconnaissant lui-même l’impossibilité de sa candidature (au moins dans l’esprit) il n’y a pas si longtemps que ça. Le principe juridique du consensualisme peut être employé ici comme image en réponse au désormais célèbre waxoon waxéet. De plus, en disant lui-même que si sa candidature est rejetée, il ne ferait pas d’histoires, le président place les sages du C.C. devant leurs responsabilités en même temps qu’il élargit leur marge de manœuvre. Il est vrai que les promesses de Wade n’engagent que ceux qui y croient et que l’homme est plutôt imprévisible. Mais dans ce cas de figure le Conseil est en position de force et on peut supposer que Wade s’inclinera, voire même qu’il décidera de tirer sa révérence de lui-même. 
Et paradoxalement, c’est là que réside ma crainte de voir un Sénégal mal préparé basculer dans le chaos. Les exemples ne manquent pas en Afrique. La Guinée ou la Côte d’Ivoire pour ne citer que les exemples les plus proches, n’ont pas su négocier une transition en douceur, après la disparition brutale de leurs Présidents-Totems. La soif de pouvoir dont on accuse Wade, hélas, est semble-t-il la tare la mieux partagée chez nos hommes politiques. Depuis plus d’un an, on n’entend que des discours de positionnement, très peu d’idées politiques. Il semble que rien n’intéresse davantage nos politiciens que l’éclat du pouvoir. Que peut-il se passer si Wade renonce brutalement aux élections ? Les successeurs potentiels ne manquent pas et il semble qu’en ce moment aucun d’entre eux n’a la lucidité de faire passer les intérêts de la nation avant les siens propres. Au sein même du PDS où aucune figure de dauphin ne se dégage, on peut craindre une lutte fratricide pour le leadership. Et au sein de l’opposition, j’ai peur que l’horizon se dégageant, les masques ne tombent et que les considérations partisanes ne l’emportent sur un vrai projet de société. L’idée que le Sénégal est un pays de tradition pacifique, que de grands sages y ont prié et qu’on aura toujours la concorde est un pur déni de la réalité. La culture de la violence est bien ancrée au Sénégal et je ne pense pas une seconde que Dieu ait une bienveillance particulière pour notre pays en comparaison aux autres. 
C’est en ce sens qu’aujourd’hui j’interpelle les hommes politiques sénégalais. C’est vous qui pouvez donner l’exemple d’un engagement pacifique. Ne perdez pas votre lucidité devant l’attrait du pouvoir. N’ayez pas une attitude qui puisse faire basculer le pays dans le chaos simplement parce que vous voulez tirer profit d’une situation favorable. Entendez-vous dès maintenant sur le fait que même si le président est empêché de se représenter, il y a une échéance électorale avec des règles à respecter. Faites comprendre cela à vos bases respectives et prenez des mesures disciplinaires pour imposer à vos militants l’idée que la violence n’est pas une fin. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de tuer pour régner, il s’agit de saisir une occasion de consolider à jamais notre démocratie. Le reste est entre les mains du destin…et du Conseil Constitutionnel. 
El hadji Malick Ndiaye 
New York 

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