Islam sénégalais et lutte traditionnelle. Par Ibrahima Kandji

Publié le par Momar MBAYE

 

« L’Islàm sénégalais, c’est de suivre la religion quand ça les arrange ! L’exemple de la lutte ou lamb-ji»

Il est devenu une habitude des Sénégalais, malgré qu’ils se disent musulmans à plus de 90% de la population, de se permettre des pratiques interdites par l’Islàm. Non seulement ils se livrent à ces pratiques, mais ils osent les défendre en se réclamant, malgré tout, des « plus grands musulmans du monde ». C’est le cas des vols, des détournements d’argent, des mensonges, des diffamations, et toute perte de valeurs.


« L’Islàm sénégalais, c’est de suivre la religion quand ça les arrange ! L’exemple de la lutte ou lamb-ji»
C’est le cas de la lutte dont j’ai décidé de parler aujourd’hui sous un angle à la fois religieux et moderniste. D’ailleurs, les Sénégalais ont même trouvé la bonne formule pour légitimer leurs actions interdites. Ils ont l’habitude de dire : « nama YALLAH baal sax, waaye… » ; « Que DIEU me pardonne, mais […] !». C'est-à-dire, la personne sait pertinemment que ce qu’elle veut dire ou faire est interdit par la Loi de DIEU mais elle va quand même le dire ou le faire. 
La lutte est un sport traditionnel, que je ne critique pas, qu’on soit clair. Mais elle a ses dérapages aujourd’hui. Dérapages d’ordre financier, de bonnes mœurs et sociétaux. Je rappelle que c’est une tradition sérère : «mbapatt ». Vu que les protagonistes, animistes pour la plupart, pratiquaient nuitamment ce jeu, il n’était pas choquant de porter une certaine tenue. De surcroît, dans une période de jouissance marquée par la fin de l’hivernage avec les bonnes récoltes de l’époque. Mais vu que la lutte est aujourd’hui industrialisée et regardée par tout un pays, je pense qu’il serait judicieux de réfléchir à une tenue plus respectueuse des spectateurs. Aussi, il serait fort utile d’encadrer les importants flux financiers qui ponctuent ce sport sans oublier l’oisiveté scolaire et professionnelle de toute une jeunesse qui, à tort, perçoit la lutte comme seule porte de réussite. 
La tenue : une amélioration s’impose 
En tant que pays qui se dit musulman, on aurait dû trouver une tenue plus décente depuis longtemps. Ne serait-ce que par respect pour les lutteurs eux-mêmes. En effet, ces derniers montrent à qui veut le voir les parties intimes de leurs anatomies devant leurs femmes et enfants, tels des animaux qui n’ont pas d’habits, ou « melni bëyy », comme dirait le Wolof. Mais aussi et surtout, par respect pour les femmes qui aiment la lutte. 
Les responsables du CNG et les autorités du pays devraient y réfléchir sérieusement. En tout cas si elle continue sur cette lancée, la lutte risque de perdre beaucoup de spectateurs et de spectatrices. Je parie que si la tenue était plus descente avec des règles qui tiennent compte de plusieurs paramètres, ce sport national et traditionnel y gagnerait beaucoup plus. Donc, le fait de repenser cette tenue s’impose dans l’intérêt même de ce sport. Car, si on s’en tient aux recommandations de l’Islàm, une femme ou une fille ne devrait pas aller à l’arène. Elle ne devrait pas non plus regarder la lutte à la télévision parce que la tenue laisse apparaître des parties considérées comme « intimes » par l’Islàm. Ne serait ce que pour cela, si on est des vrais musulmans, on devrait repenser cette tenue. Malheureusement, dans notre pays, la vérité est souvent tue, surtout quand elle menace un intérêt particulier. 

La licité islàmique de la lutte dans les règles actuelles de l’art ?

Au Sénégal, on a toujours du mal à accepter les critiques aussi constructives qu’elles soient. Or, pour bâtir un édifice solide et durable dans le temps, il faut savoir écouter et accepter les critiques. C’est ce qui s’est passé il y’a quelques mois de cela quand un homme bien éveillé (un islàmologue réputé) a voulu émettre sur la lutte une idée contraire à l’intérêt des promoteurs. Un promoteur, qui a fait de la lutte son gagne-pain, son entreprise, s’est levé contre cet homme qui voulait tout simplement les aider, eux les non-instruits. Ce qui me fait le plus rire est que ce même promoteur, pour montrer qu’il s’y connait en Islàm ou pour légitimer sa pratique interdite par la religion, se réclame d’une famille religieuse (comme on le fait souvent au Sénégal). Car, pour les gens qui appartiennent à des familles religieuses c’est l’impunité totale, le laisser-aller. Bref, ce sont des citoyens d’exception, au-dessus de la Loi. Comble du ridicule, ce sont maintenant les « doomu soxna » qui organisent les séances de lutte ! Je pense quant à moi que les «vrais descendants d’érudits de l’Islàm» ne savent même pas que la lutte draine autant de monde aujourd’hui. Si réellement nos promoteurs «soi-disant islàmologues » étaient de vrais islàmologues, ils sauraient que le plus élémentaire des livres de jurisprudence islàmique, «Al-Akhdharî », versifié par Cheikh Ahmad Bamba (RAA) dans « Jawharu-n-Nafîss », nous apprend qu’il est interdit à un musulman de voir (même pas regarder, mais voir tout court, notez la différence !) les parties intimes d’une femme et vis-versa. Etant donné que l’Islàm nous enseigne que les parties intimes d’un homme s’étalent du nombril aux genoux, je laisse aux lecteurs le soin de juger si les parties intimes des lutteurs apparaissent ou non. Voilà ce qu’a dit le Sheikh dans « Le Joyaux précieux » : « Il (le Mukallaf ou la personne majeure) doit préserver son regard de ce qui est prohibé; il ne doit pas regarder ce qu’il n’est pas licite de voir ». Dans ce même poème, le Sheikh recommande même à la femme musulmane de ne pas regarder les jeunes hommes charmants, imberbes (qui n’ont pas de barbe, moustaches etc). Mais aujourd’hui il ya facebook, on peut regarder les photos de qui on veut même dans son salon, sur son canapé, sur son lit. Il y a les « thioof », les « beaux goss » et il ya le défilé photographique des filles, y comprises celles qui se disent des « Soxnas ». Elles n’hésitent pas à mettre toute leur vie sur facebook avec des photos choquantes, des débats inutiles et stériles (ceeb bima lekk dembu, sonnu naa tay, mbubbu mima guiss etc), au lieu de l’utiliser autrement. Donc il y a « les Murîds l’an 2011 », « les musulmans l’an 2011 » et les vrais anciens Murîds çâdiqs, les vrais anciens musulmans ; « wa-s-sâbiqûna-s-sâbiqûna, ûlâ’ika-l-muqarrabûna». Magg-ña demnañu ! 
D’ailleurs Serigne Mourtadhâ Mbacké (RAA) l’avait si bien rappelé lors d’un passage en Italie. Les femmes étaient venues lui rendre une visite pieuse, sous la direction de sa propre fille. En réponse il leur dit : « je vous rappelle qu’il est interdit aux femmes aussi de regarder des hommes, de la même manière qu’il est interdit à ces derniers de regarder des femmes… ». Quand il a dit ceci, c’est comme si on leur avait versé de l’eau froide. Elles étaient tellement glacées qu’elles se sont levées une à une sans même dire un mot. En effet, il y’avait des hommes juste à coté dans la même assemblée, ce qu’on a l’habitude de faire nous Sénégalais, lors de nos évènements religieux même. D’ailleurs, Sëriñ Cheikh Sarr a dit que Cheikh Ahmad Bamba a dit que « toute personne qui rassemble des hommes et des femmes dans une même place, si elle dit que c’est pour la face de DIEU, ce n’est pas vrai ». En tout cas, du vivant du Sheikh, un homme et une femme ne se voyaient jamais dans le périmètre de ses habitations et Daaras. 
En outre, quand quelqu’un est venu présenter son ami intime au Sheikh, lui disant qu’il était un grand champion de lutte et qu’il avait terrassé tous les lutteurs de renommée, le Sheikh, qui était assis, s’est levé de suite sans dire un mot. Il a demandé qu’on ouvre les portes des appartements une à une jusqu’à ce qu’ils aperçoivent les cimetières de Diourbel. Il dit ensuite à cette personne; « ton champion en lutte qui est-il devant la grandeur de ce Champion qui a fait enterré tous ces gens dans leurs tombes » ? Par ces mots, le Sheikh voulait lui montrer qu’il n’y a qu’un Champion, c’est DIEU. 
Un autre jour, toujours à Diourbel, il a entendu des tam-tams dans un coté du foirail de la ville. Il a demandé ce qui se passait. On lui rapporta qu’il s’agissait d’une séance de lutte. Et le Sheikh de dire : « ils ne trouveront rien, ils ne trouveront rien, ils ne trouveront rien ». En fait, le mot « lamb » en Wolof ou « combat de lutte » signifie dans cette même langue le verbe « rechercher », « tâter ». C’est pour cela que le Sheikh a dit qu’ils « ne trouveront rien » ; « duñu dajj dara de ». 
Donc chers promoteurs, organisez votre business, parce que sans la lutte vous n’auriez pas ce que vous avez aujourd’hui ! Mais s’il vous plaît, ne squattez pas le terrain des Imâms et Savants de Islàm. Vous ne vous y connaissez pas pour les raisons que tous les Sénégalais savent. Ce que vous connaissez, vous l’avez montré. C’est d’organiser des séances de lutte et d’esquisser des pas de danse sous le rythme des chants de Youssou Ndour ou de dire que le croissant lunaire est apparu alors que vous êtes dans l’arène, ironie du sort ! Il est temps que les gens arrêtent de jouer avec l’Islàm au Sénégal. De sorte que n’importe quelle personne se permette de dire ce qu’elle veut. Je rappelle aux journalistes et responsables de chaînes de télévision, de journaux, que celui qui permet l’épanouissement d’un acte interdit encoure la même peine que celui qui est à l’origine, d’après les Sentences du Prophète Muhammad (Spl); « mann sanna sunatan hassanatan […], mann sanna sunatan sayyi’atan […] » ; nous l’avons tous appris. Le Sheikh a sa part de chaque prière faite sur le Prophète chaque fois qu’un de ses poèmes est lu. Pareillement, celui qui crée sa boite de nuit a sa part de la rétribution donnée à celui (celle) qui fréquente cette boite, ainsi de suite. J’ai entendu Serigne Abdou RAHMÂN Abdu-l-QUDÛSS Mbacké rappeler que le musulman ne doit même pas vendre un produit déclaré illicite par l’Islàm, l’alcool, la bière, les mâches, la cigarette..., la liste est infiniment longue et puis ce n’est pas le sujet aujourd’hui. 


La lutte, un sport traditionnel qui menace la jeunesse sénégalaise

Comme je l’ai dit plus haut, un autre problème qui se pose avec la lutte est qu’elle a trop de succès. Un succès tel que certains peuvent rester des heures à discuter de leurs idoles, dans les « garàmplace », oubliant le travail. Pourtant, ils ont souvent la quarantaine ou la cinquantaine…Mais le problème le plus sérieux que pose la lutte à la société sénégalaise, ce sont ces jeunes qui ne voient d’issue possible que de mettre leur « ngembu » et descendre dans l’arène. Ils ne vont plus à l’école. Ils ne pensent plus au travail. Ils pensent que leur salut ne peut passer que par la lutte. C’est le problème le plus grave auquel l’Etat Sénégalais doit trouver des solutions. Sinon, d’ici quelques années, les rues de Dakar seront remplies de jeunes très forts physiquement, qui n’ont aucune éducation encore moins une formation. Autant dire un danger imminent. Car cela pourrait tourner au désastre de la délinquance, du banditisme et tout ce qui va avec. Il faudrait trouver des voies et moyens de les édifier sur le fait que la lutte ne peut pas constituer, pour tout le monde, une profession en soit. Car tout le monde ne peut pas y réussir. Ceci étant, ils doivent trouver parallèlement à ce sport des professions et des métiers. Il y’a un temps pour faire du sport, mais aussi il y a un temps pour travailler. Le peu de jeunes qui ont réussi dans la lutte doivent être aidés afin qu’ils investissent pour préparer la retraite. En effet, la force fait ses adieux très tôt. Cela s’avère être une nécessité, car la majeure partie des lutteurs ne sont pas matures. Ils sont trop jeunes de par leur âge mais aussi de par leur mentalité et leur comportement. On le voit d’ailleurs tous les jours. 
Conclusion 
En résumé, je dirais que c’est le moment pour les Sénégalais de se ressaisir et d’être francs avec eux-mêmes. On a beau se dire musulman mais la foi c’est tout simplement des paroles. Ce sont les actes qui la scellent et la consolident. Dire qu’on est musulman alors que du matin au soir, à part le fait de faire du sport par la prière, tout le reste des actes est détestable, c’est se tromper. La lutte en l’état actuel de la tenue est interdite à toute femme par l’Islàm. Même un homme majeur ne doit pas regarder les parties intimes d’un autre homme majeur. Je ne parle pas des autres considérations comme le fait de jouer avec les Versets du Coran, les effigies des Hommes de DIEU, le fait de manquer ses prières volontairement, comme l’a bien dit Oustâz Alioune Sall dans une conférence donnée dans le mois de ramadhan 2011. En outre, j’apprécie beaucoup la réflexion intellectuelle du sociologue Djibril DIAKHATÉ . Elle a parfaitement résumé la situation ; « ce qui veut dire qu’il n’y a pas l’Islàm d’une part et l’animisme de l’autre, mais que l’on a l’Islàm qui est intégré à l’animisme ». En effet, au Sénégal, dans presque toutes les pratiques, on mêle l’animisme, l’ostentation, la vanité jusqu’à dépouiller cette action de sa vertu religieuse; « hadiya, sarax, ndawtal, sûkaru koor, xarum tabaski…», la liste est infinie. Si on ne change pas, nombreux sont ces gens qui seront surpris de la nullité de leurs actions ostentatoires qui sont cautionnées par « l’islàm sénégalais », mais pas par l’Islàm authentique. Sëriñ Abdoul AHAD Mbacké (RAA) avait bien mis en garde; « di deff lu naxari YALLAH ba nopi dici seentu jàmmu, bucci njëkeet duci mujju ». 
Enfin, l’Etat, par le biais du CNG, doit réfléchir sur les méthodes à utiliser pour prévenir un éventuel danger provenant de jeunes lutteurs désœuvrés. Mais également il doit travailler sur le changement de cette tenue très indécente des lutteurs pour un intérêt général de la société, encadrer les flux financiers et voter de vraies lois qui encadrent ce sport. 
Vive le Sénégal, vive la Paix ! 

KANDJI Ibrahima 
Expert en Management Interculturel et Médiation en Religions révélées 
Note 1: citation tirée de « l'INTERVIEW SUR L'ISLAM ET LA LUTTE AVEC DJIBRIL DIAKHATÉ » dans « Touba Mag » à l’adresse : http://www.majalis.org/news.phpresol=1366&ref=514&decale=1&th=#514
Publié sur www.thiesvision.com

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