Quand les journalistes « agressent » les policiers

Publié le par Momar MBAYE

Kara-makbel2.jpgDeux ans après leur agression au stade, Boubacar Kambel Dieng et Karamoko Thioune témoignent

Après son départ du gouvernement, Cheikh Tidiane Sy, ministre de l’Intérieur à l’époque des faits,  est nommé ministre de la Justice en juin 2010…

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Tout est parti de l’agression de deux journalistes par des éléments de la BIP (Brigade d’Intervention Polyvalente) au stade Léopold Sédar Senghor. L’équipe de football du Sénégal venait de sortir victorieuse du match l’opposant au Libéria le 21 juin 2008. Boubacar Kambel Dieng et Kara Thioune, deux journalistes travaillant respectivement pour la RFM (Radio Futurs Médias) et Radio WARD (West African Radio Democracy) se retrouvent par on ne sait quel miracle, entre les mains de quelques agents de la BIP. Les policiers les attirent dans une pièce avant de les immobiliser pour ensuite les tabasser sauvagement. Brutalisés et menottés, ces derniers étaient dans l’impossibilité de se défendre. Hasard du sort : un des journalistes agressés détenait sur lui, un enregistreur qui a été déclenché exprès ou accidentellement. En tout état de cause, il est inutile chercher midi à quatorze heures pour retrouver l’arme du crime. Le meurtrier y a bien laissé des empreintes, plus qu’indélébiles.

La bavure défraie la chronique.

Pendant plus d’une semaine, l’enregistrement sonore passe en boucle sur toutes les chaînes de radio, et sur Internet aussi. Un enregistrement qui donne la chair de poule. Des cris de détresse qui se passent de commentaires. Rien qu’à écouter la bande sonore, on a l’impression de vivre la bavure en direct. En guise de réponse, des coups de matraque, des insultes, des propos haineux, des coups de pied sur la tête, dans le ventre, du crachat...

 A l’instant même, les commentaires fusent de partout. La presse se déchaîne sur le pouvoir. « Ils sont devenus fous, les bourreaux du Président ». Tous les Sénégalais attendent l’intervention du chef de l’Etat qui depuis un bon moment, s’est réfugié dans un mutisme assourdissant. Silence radio total sur cette affaire de bastonnade policière. Le Président ne s’exprime plus dans les médias nationaux qu’il a boycottés, hormis la RTS (Radio Télévision Sénégalaise), très connue pour la propagande excessive, une télé où Wade et famille sont omniprésents de jour comme de nuit. Si les caméras de la RTS ne sont pas « branchées » sur le père, elles le sont certainement sur le fils ou la mère : voilà les symboles de la trinité sénégalaise, un pays où l’on jure au nom du Père, du Fils et de la Sainte Vert, malgré les quatre-vingt-quinze pour cent de musulmans qui le composent. Pendant ce temps, Wade « Voldemort » continue à s’adonner à son sport favori : multiplier les voyages planétaires, pour des séjours interminables dans l’atmosphère. « Il faut voyager, beaucoup voyager, toujours voyager, encore voyager », comme si cela pouvait l’aider à rattraper les vingt-six années qu’il a errées dans l’opposition. Il serait sûrement allé sur la planète Mars, s’il en avait la possibilité, notre bien aimé président. Osons espérer qu’il n’épuisera pas les réserves de kérosène du monde avant 2012. Le prix du baril, il s’en fout, pas le moindre péril. « Il vient d’atterrir » ou « il vient de décoller », s’amusent à répéter les Sénégalais. Notre président est devenu un touriste dans son propre pays, j’allais dire, un Sans Domicile Fixe. Et pourtant, au lendemain de l’alternance, il était omniprésent dans les villes comme dans les campagnes, toujours proche des citoyens qui lui ont permis de goûter aux plaisirs de la « royauté ». Ah, le bon vieux temps, Karim ! Il a changé, votre père, il n’est plus le même, lui qui était si proche des préoccupations du bas peuple, vient de lui tourner le dos. Le visage qu’il nous montre aujourd’hui nous était méconnu en 2000. Il a bien caché son jeu, et nous venons de l’apprendre à nos dépens, après l’avoir réélu en 2007.

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Revenons-en à « l’agression des policiers » par les journalistes.

Des semaines passent, sans que votre père se prononce sur l’agression de Kara et Kambel. Pendant des jours, la presse ne parle que de cette affaire. La presse sénégalaise ne parle plus que de la presse. Tous les matins, à la une des journaux, « l’agression impunie de Kambel et de Kara, les journalistes demandent justice », sans suite. A la revue de presse quotidienne, Ahmed Aïdara de la RFM s’amuse à compter le nombre de jours passés depuis l’agression de ses confrères… Et pourtant, Kara et Kambel sont loin d’être les premières victimes de l’acharnement dont les journalistes font l’objet.

Agressé à coups de barre de fer en 2006, Pape Cheikh Fall, correspondant de la RFM à Mbacké a frôlé la mort après avoir été sauvagement pris à partie par des individus que la police a reconnus dans son enquête, sans pour autant mettre la main sur eux. Le journaliste qui s’exprimait sur l’agression de Kara et Kambel nous confie ses impressions : « Ce jour-là, c’est comme si j’avais été agressé une seconde fois. Je l’ai dit sur les antennes de Sud FM qui m’avait invité. Nul ne peut connaître la douleur d’une agression tant qu’il n’est pas agressé. Malheureusement, ce dossier est en train de connaître le même sort que le mien. On le laisse pourrir dans les tiroirs de la justice. C’est ça le Sénégal de Wade : injustice, corruption, intimidation et meurtre. »

Si le Président n’a pas condamné l’agression de Pape Cheikh Fall, ce n’est pas sur lui qu’il faut compter pour faire la lumière sur l’affaire Kara-Kambel.

Le fort de Wade, c’est la diversion. Pendant ce temps, il passe des lois antirépublicaines sans que la presse ne se soucie réellement des conséquences de ces violations de la Constitution. Les Sénégalais réclament justice et demandent au Président de condamner l’agression des journalistes. Fin de non recevoir. Deux interlocuteurs sont désignés pour s’adresser à eux : Farba Senghor, ministre des Transports Aériens, plus connu sous le sobriquet de « le  Fou du Roi », et le ministre de l’Intérieur Cheikh Tidiane Sy. M. Senghor, tout le monde connaît ses positions. Il est allergique à la presse privée, hormis le journal qu’il finance : Express News, très connu dans la propagande, l’intoxication et la désinformation. Il finance aussi une radio locale : Express An Nur, « la lumière », ou plutôt une lumière profondément engloutie dans les ténèbres de l’alternance. La République découvre en lui un ‘vanneur’ professionnel, avec des talents immenses et capable de sortir les pires propos à l’endroit des journalistes.

Pour ce qui est du ministre de l’Intérieur, il a été conseiller du Maréchal Mobutu Sese Seko du Zaïre, de 1988 à 1990. Entre mai et novembre 1995, M. Sy est consultant à la société Amex International à Washington, une boîte citée dans l’assassinat du juge français Bernard Borell, retrouvé mort et à moitié calciné sur les côtes Djiboutiennes le 19 octobre 1995. Il est quand même curieux de constater le départ de M. Sy de la société Amex, quelques jours seulement après cet assassinat… Bref, ce n’est pas ce qui nous intéresse ici, mais plutôt sa sortie très attendue et qui fut une déception pour les journalistes qui rêvaient d’une condamnation. Voici les propos de M. Sy: « les journalistes Kara et Kambel ont agressé les policiers. » La goutte d’eau de trop. M. Sy doit vraiment ravir la vedette à Harry Potter, pour avoir le don de transformer des bourreaux en victimes, sans avoir recours à la baguette magique. On aurait sans doute compris, si seulement les cris de détresse contenus dans la bande sonore émanaient des policiers que les journalistes auraient « agressés » (sûrement avec leur micro), sans mentionner les insultes répétées qui témoignent du degré de violence physique et verbale dans un pays de « droit », une vitrine de la démocratie telle que le Sénégal. Toutefois, M. Sy nous signale qu’une enquête a été diligentée pour soi-disant éclairer la lanterne des Sénégalais. A quoi bon, puisqu’il a déjà donné son verdict sur les victimes et les bourreaux ?

Quelle que soit la thèse défendue par les autorités au sujet de cette bavure au stade le 21 juin, les propos tenus par les principaux concernés s’avèrent plus crédibles que les errements du ministre de l’Intérieur qui avait « plagié », par anticipation, le ministre de l’Information, Aziz Sow, sur l’agression mortelle du jeune Sina Sidibé par les forces de l’ordre lors des émeutes de Kégoudou dans le Sénégal oriental à la veille de Noël. Boubacar Kambel Dieng précise : « J'étais dans la zone mixte pour faire mes interviews d'après match. Soudain, un agent de la BIP a voulu m'en empêcher et me contraindre à rejoindre la salle de la conférence de presse qui, d'ailleurs, n'avait même pas encore accueilli les animateurs de ladite conférence à savoir les coaches des deux équipes et les deux capitaines. Et comme j'étais dans mon plein droit, car les lois et règlements de la FIFA me permettent d'être dans cette zone mixte exclusivement réservée aux journalistes pour faire convenablement mon travail, naturellement, j'ai refusé. Après, ses autres collègues sont entrés dans la danse. Ils m'ont insulté, électrocuté avec leurs matraques électriques. C'est par la suite qu'ils m'ont interpellé, menotté et torturé à coups de matraque, coups de pied et coups de poing, etc., dans une chambre, par moments, non éclairée au stade précité. »

Karim, cette barbarie policière toujours impunie a valu à Kambel une hospitalisation de 21 jours à la clinique Casahous de Dakar Plateau. Si le journaliste n’a pas succombé à ces événements, il en porte encore les séquelles morales et redoute les regards indiscrets et éventuelles provocations de la part des policiers souvent en faction dans les stades de football. Kambel, même s’il a repris le travail, a aujourd’hui du mal à gérer sa nouvelle personnalité d’homme célèbre malgré lui. Il réclame encore justice, malgré la reconstitution des faits au stade Léopold Sédar Senghor dans le cadre de l’enquête que le doyen des juges sénégalais a confiée désormais à la gendarmerie nationale. Le journaliste ne se décourage pas et souhaite être agréablement surpris de voir un jour ses bourreaux payer pour ce qu’ils ont fait. Il peut encore rêver. Les autorités ont tellement habitué les Sénégalais à l’impunité (depuis l’agression de Talla Sylla et de Pape Cheikh Fall) qu’il est difficile, voire impossible d’espérer une condamnation éventuelle des bourreaux de Kambel et Kara. Voilà les caractéristiques d’une justice à double vitesse. Le 21 juin 2008 reste pour Kambel une date inoubliable, un symbole de la barbarie de la part de personnes qu’il qualifie d’ « irréfléchies et mal intentionnées » et qui s’en prennent à des journalistes, verbalement ou physiquement. Il regrette et condamne amèrement cet acte lâche qui est le corollaire de l’attitude des autorités de l’Etat dans leur campagne de diabolisation des journalistes.

Kara Thioune, quant à lui, s’est retrouvé en incapacité de travail pendant une dizaine de jours après l’agression, et confirme la version de Kambel : « Notre agression s’est produite dans la zone mixte où les joueurs comme Henry Camara et Pape Malikou Diakhaté nous avaient gracieusement accordé des interviews. C’est lorsqu’on allait terminer l’interview avec Papa Malikou Diakhaté qu’un policier en civil, donc la garde rapprochée des lions que nous connaissons bien est venu nous dire de dégager ; ce que nous n’avons pas accepté car nous étions dans nos droits. Alors ce policier, furieux devant notre refus de quitter les lieux activa sa matraque électrique et frappa mon confrère Kambel avec. D’autres policiers accoururent prêter main forte au premier bourreau et se sont mis à taper Kambel. Les coups venaient de tous les sens. Devant cette situation mon seul reflexe était de le tirer d’affaire et c’est ce que j’ai essayé de faire en tirant le bras de Kambel pour qu’il puisse s’échapper. C’est en ce moment qu’un autre policier m’a pris au collet et m’injuria avant de m’assener des coups. Je ne sais même pas  comment je me suis retrouvé à terre. Et là, alors qu’on me mettait les menottes, les coups de pied pleuvaient de partout sans compter les injures, bien entendu. Après ce mauvais quart d’heure, ils m’ont conduit dans une pièce où j’ai retrouvé Kambel complètement amoché. Nous sommes restés menottés ensemble dans cette pièce jusqu’à l’arrivée de leur chef qui leur a demandé d’enlever les menottes avant de nous conduire plus tard à l’infirmerie du camp Abdou Diassé  et nous libérer après les premiers soins. »

Karim, si vous arrivez à dormir tranquillement, soyez conscient que Kara et Kambel ont failli y laisser leur vie, ils sont restés des jours, voire des semaines, le sommeil hanté par leur horrible passage à tabac. Leurs proches aussi en ont beaucoup souffert. Pour votre père, cette agression n’a jamais eu lieu, raison pour laquelle il refuse de mettre le tort du côté des policiers.

Les journalistes ne lâchent pas prise, ils continuent de réclamer une condamnation, ne serait-ce que verbale, à défaut de l’exercice d’une justice républicaine. Ils peuvent encore rêver. Enfin, un beau jour, par on ne sait quel miracle, le président de la République sort de sa réserve, à quelques heures de sa visite prévue à Chicago, le 25 juillet 2008. Il était temps de mettre fin à son silence coupable et complice.

Sous le régime de Diouf, Abdoulaye Wade a toujours défendu les faibles, les opprimés, il a toujours fait preuve d’une proximité avec les victimes d’injustice et quels qu’en soient les auteurs. Et cela, les Sénégalais ne l’ont pas oublié, ils voient toujours en lui cette image du sauveur, ce messie qui les délivre du « mal ».

L’intervention du Président est très attendue, et les commentaires fusent de partout. Ouf ! « Il va condamner l’agression, il était temps. C’est un démocrate, il n’aime pas l’injustice, etc.…»

Enfin arriva la déclaration tant attendue : « Les journalistes ont agressé des joueurs de l’équipe nationale de football, c’est pourquoi ils ont été tabassés par les policiers. » La montagne a accouché d’une souris. La déception est au plus haut niveau, après cette autre version, beaucoup plus « crédible » que celle du ministre de l’Intérieur. Mais le Président n’a toujours pas condamné l’agression, quelle que soit la faute commise par Kara et Kambel. Ce feuilleton connaîtra son épilogue à Chicago, pendant la visite de Wade à l’occasion de la rencontre annuelle des journalistes d’Amérique du Nord.

Momar Mbaye

Bonnes feuilles, « Les dérives du Sopi », bavures impunies et médias en sursis.

Edilivre, Paris 2010

 

Viviane Vert, épouse du président Wade.                                                         

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