Polémique Zemmour: Philippe Bilger, avocat général à la cour d'appel de Paris se prononce

Publié le par Momar MBAYE

Bilger-copie-1.jpg"Si je soutiens Zemmour, c'est pour défendre la liberté d'expression"

Interview

 Le journaliste a créé la polémique en déclarant que "la plupart des trafiquants étaient noirs et arabes". Philippe Bilger, avocat général à la cour d'appel de Paris, voit dans cette controverse le symptôme d'une société "malade".

Dans une note que vous avez publiée sur votre blog, vous prenez la défense d'Eric Zemmour en partageant son constat, qui a fait polémique, sur le fait que "la plupart des trafiquants sont noirs et arabes". N'est-il pas néanmoins dans la stigmatisation du moment où il n'aborde pas le fond du problème : pourquoi cette situation et comment y remédier ?

- Les propos d'Eric Zemmour manquent d'une vision plus large, vous avez raison. Mais il faut resituer sa phrase dans le contexte d'un débat polémiste où les arguments qu'on lui opposait étaient simplistes et outranciers. Zemmour rappelle d'ailleurs ce contexte dans sa lettre à la Licra et explique ses propos. Reste que ses propos ne me paraissent pas absurdes, comme je le dis dans mon blog, car, à partir de ma vision judiciaire, je fais un constat similaire, sans pour autant tirer de conclusions définitives car je ne suis pas un statisticien. Ce que je dis, c'est qu'il me semble à moi aussi que les petits trafiquants sont bel et bien majoritairement noirs ou arabes. Mais je constate, à l'inverse, que les gros trafiquants, eux, ne sont pour la plupart ni noirs ni arabes.
Mais surtout, si je soutiens Zemmour, c'est pour prendre la défense de la liberté d'expression. Je souhaite un renversement de la charge républicaine de la preuve. Aujourd'hui, c'est aux personnalités qui usent de la liberté d'expression de se justifier. Alors que cela devrait être à ceux qui les accusent de prouver que les propos qu'ils incriminent sont scandaleux. A aucun moment la Licra ou le CSA ne se sont demandés si les propos de Zemmour pouvaient être vrais ou faux. On s'est simplement indigné devant le fait qu'il ait exprimé une opinion considérée comme anti-humaniste sur un sujet sensible.
Je constate qu'à chaque fois qu'un propos est taxé de scandaleux, on assiste de plus en plus au même processus : c'est la décence ou l'indécence républicaine qui prime sur la vérité.

Du coup, de quel œil voyez-vous la lettre de Zemmour à la Licra, dans laquelle il justifie ses propos et "regrette d'avoir pu heurter" l'association ?

- Cela témoigne d'un phénomène inquiétant : de plus en plus, dès qu'on use de la liberté de parole sur des sujets sensibles, des associations portent plainte, ce qui aboutit à un mouvement de contrition et d'excuses de la part de celui qui est attaqué.
Or, ma vision en matière de liberté d'expression est que je préfère l'affrontement d'idées dans l'espace démocratique que la judiciarisation des idées. Car si, en apparence, cette judiciarisation donne l'image d'une société de droit, elle témoigne en fait de la fragilité de cette société qui a tellement peur du débat d'idées qu'elle éprouve le besoin de se réfugier dans la loi. Cette société est malade, elle n'a plus confiance en elle, on ne voit pas plus loin que le bout de son nez et on refuse le dialogue contradictoire. J'ai donc des scrupules à défendre cette judiciarisation poussée à l'extrême qui fait que les citoyens s'excusent pour leurs idées sans que cela permette d'ouvrir le débat.

Vous justifiez le soutien que vous lui apportez en estimant qu'il a "dépassé une ligne que la bienséance et l'hypocrisie considèrent comme absolue". Mais ne peut-on pas aussi défendre cette "bienséance" en considérant qu'elle sert de bouclier à l'expression du racisme ?

- L'interdiction bienséante de parler de certains sujets empêche-t-elle le racisme et l'antisémitisme ? Ne serait-ce pas, au contraire, une manière honorable de parler de ces sujets qui peut tarir les sources du racisme et de l'antisémitisme ? Non seulement je ne suis pas sûr que cette bienséance soit le meilleur rempart mais je crois aussi qu'elle peut créer à la longue une explosion bien plus grave.
Et puis, on a la loi pénale qui interdit certains propos. Certes, il y a des idées, des opinions, qu'on a le droit de dire mais que l'on devrait peut-être s'interdire à soi-même car elles seraient profondément inélégantes, c'est à chacun de se confronter à soi-même pour en décider, mais ce n'est pas à la société de museler ceux qui veulent s'exprimer.

Compte tenu de votre analyse, vous avez trouvé bienvenu le débat sur l'identité nationale ?

- Je pense que ce n'est pas à l'Etat d'organiser de tels débats. Je crois au dialogue démocratique, à ce qui vient de la société, plutôt qu'à une sorte de débat officiel. D'autant qu'il a été lancé moins pour dialoguer que pour des raisons électorales, ce qui est apparu autant superfétatoire que dangereux.

Dans le cadre de votre défense de la liberté de parole, quel sort réservez-vous aux propos de Le Pen ?

- Comme tous les autres citoyens, j'estime qu'il a le droit de s'exprimer. A partir du moment où sa parole ne tombe pas sous le coup de la loi pénale, il peut dire ce qu'il veut, c'est au citoyen de trancher dans les urnes.

Vous avez publié récemment deux autres notes (l'une sur Robert Ménard et l'autre sur Gérard Longuet) dans lesquelles vous accusez, là aussi, cette morale, cette bienséance. Ne sont-ce pas trois cas différents, sachant que Longuet et Zemmour ont été accusés d'avoir tenu des propos frisant le racisme, alors que ce n'est pas le cas pour Ménard ?

- Il est vrai que les réactions à leurs propos n'ont pas pris les mêmes proportions. Mais dans ces trois cas récents, il y a un point commun : on interdit une opinion car on juge qu'elle dépasse les limites de la bienséance.
Pourquoi Ménard n'aurait-il pas le droit de dire qu'il n'est pas contre la peine de mort ? Je ne suis pas de son avis, mais ce n'est parce qu'aujourd'hui on estime qu'il n'est pas bienséant de tenir de tels propos qu'il faut le lui interdire et crier au scandale !
Pour ce qui est de Zemmour et Longuet, je considère qu'ils n'ont pas tenu des propos racistes. Il s'agit d'un télescopage entre l'opinion qu'ils expriment et l'interprétation qui en est faite. La réaction a été d'autant plus violente, je pense, que le premier a de nombreux détracteurs et le second est sénateur avec un passé controversé (mais comme je le dis dans mon blog, il faut donner aux gens la possibilité de rompre avec leur passé).
Pour ce qui est de Longuet, comme pour Zemmour, on est, à mon sens, arrivé à un tel degré de suspicion dans notre société qu'on lui a prêté des intentions qu'il n'avait pas. En résumé, ce que le sénateur a voulu dire, c'est qu'il considère qu'il est difficile de mettre quelqu'un à la tête de la Halde qui soit à la fois juge et parti. Il a le droit de le penser et de le dire. Je ne partage pas cette opinion, car je considère que Malek Boutih était un candidat formidable. Pour ce qui est de la manière de le dire, elle a peut-être été maladroite, comme il s'en est excusé (lui aussi) ensuite, mais je ne suis pas sûr qu'il aurait pu exprimer son idée autrement.

Interview de Philippe Bilger, avocat général près la cour d'appel de Paris, par Sarah Halifa-Legrand
(mercredi 24 mars - Nouvelobs.com)

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